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 GALERIE ART PREMIER AFRICAIN GALERIE ART PRIMITIF AFRICAIN AFRICAN ART GALLERY

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African Paris Gallery L'Oeil et la Main. Art premier primitif africain

Kalengula


Notes succinctes sur les masques kalengula des Luntu et des peuples voisins (R.D.C.)
(première partie)
Constantin PETRIDIS (1) in Arts d'Afrique Noire arts premiers Automne 2000 N° 115
Au sein de la littérature sur les masques de l'Afrique subsaharienne, ce sont surtout les masques en bois sculpté qui ont retenu l'attention des chercheurs. Les publications sur le bassin du Congo n'ont pas fait exception à cette règle. Ainsi, le catalogue d'exposition 'Face of the Spirits', publié en 1993 à l'occasion d'une exposition du même nom à l'Etnografisch Museum d'Anvers, ne montre, sur un total de cent treize masques, que cinq exemplaires en fibres tressées (2). La rareté de ces objets dans les collections occidentales est due, entre autres, au fait que les matières utilisées résistent mal au transport et aux changements climatiques. Il faut sans doute également voir dans cette lacune une explication d'ordre esthétique. En effet, les premiers collectionneurs d'art africain, se laissant guider par des idéaux occidentaux, ne prenaient en considération que des matières jugées nobles telles le bois, les métaux ou l'ivoire. Pourtant, hormis des masques en bois sculpté, plusieurs peuples du bassin du Congo ont produit des couvre-chefs et couvre-visages en fibres et autres matières plus éphémères. Or, bien qu'ils soient occasionnellement mentionnés dans des publications spécialisées, les études approfondies les concernant font aujourd'hui toujours défaut (3).
En vertu de ce constat, il nous a semblé pertinent de nous pencher sur l'étude d'un type de masque nommé kalengula qui, malgré une diffusion ethnique et géographique très large, reste encore peu connu. Bien que de rares exemples en bois sculpté existent, ce masque est généralement fait d'une cape en fibres tressées, ou d'une armature de tiges, sur laquelle est attaché un morceau de tissu. Phénomène véritablement interethnique ou régional, ce masque a été observé chez plusieurs peuples dont, outre les Luntu, leurs voisins orientaux, les Konji, les Mputu, les Songye, et les Luba-Katanga. Le présent article est essentiellement consacré aux (Bakwa) Luntu, un des peuples Luba de la province du Kasaï Occidental de la République Démocratique du Congo (autrefois République du Zaïre). Il s'appuie sur les sources écrites disponibles, tant publiées qu'inédites, ainsi que des données que nous avons recueillies chez les immigrés Luntu à Kananga et chez les (Beena) Konji, lors de séjours effectués en 1994 et 1996.
Dans une première partie, nous fournirons un bref aperçu de la littérature consacrée aux Luntu, ainsi qu'une présentation succincte de ce peuple. Ensuite, nous comparerons les sources écrites et visuelles sur le type kalen-gula de ces Luntu avec les informations disponibles sur les peuples voisins. Nous nous pencherons également sur des masques-heaumes en bois dont l'attribution est encore incertaine, mais qui pourraient éventuellement être mis en rapport avec le nom kalengula sur la base de caractéristiques morphologiques. Puis, nous présenterons une variante kalengula que nous avons observée chez les Konji en 1996. L'article s'achève par une comparaison entre la crête ou le diadème propres aux masques kalengula et les couronnes ou diadèmes de perles des Luunda et des Luba Katanga.
INTRODUCTION A L'ETHNOGRAPHIE DES LUNTU
Les sources concernant les Luntu sont fort limitées. Ils sont traités, entre autres, dans quelques publications du missionnaire de l'ordre de Scheut Henri Bogaerts ainsi que dans un article de l'administrateur colonial Georges Brausch qui aborde la vie sociale et politique. Les Luntu figurent également sporadiquement dans quelques écrits des fonctionnaires coloniaux Jules-Auguste " Tiarko " Fourche et Henri Morlighem et dans l'ouvrage posthume Aan de rand van de Dibese du Père Prosper Denolf (Scheut). Un mémoire rédigé par Ndaya Ngalula Mayibungi en 1975-1976 sous la direction de Rik Ceyssens à l'Institut Supérieur Pédagogique de Kananga, recèle aussi de précieuses informations de première main sur l'association du léopard chez les Luntu, ainsi que sur de nombreux autres aspects culturels de ce peuple (4). A l'exception de quelques objets récoltés par Albert Maesen en 1955 lors d'une expédition in situ sur l'ordre du Ministère des Colonies de l'époque, l'art des Luntu est quasi inconnu. Ces objets se trouvent actuellement au Musée royal de l'Afrique centrale de Tervuren (MRAC) et quelques-uns d'entre eux sont reproduits dans le manuel de Marc Félix, 100 Peoples of Zaïre and their Sculpture.
Les Luntu sont proches, à plusieurs points de vue, de leurs voisins occidentaux les Luluwa. Ils habitent la partie centrale et méridionale de la zone de Dimbelenge dans les régions montagneuses longeant la rivière Lubilanji, dans les plaines du lac Munkamba et dans les forêts au sud de la rivière Sankuru (entre les latitudes 5° et 6° Sud et les longitudes 22°30' et 23°30' Est). Leur économie est basée sur l'agriculture, l'élevage et la chasse individuelle et collective. Les marchés locaux ont jadis donné naissance à un troc limité. Tout comme les Luluwa et d'autres peuples des actuelles provinces du Kasaï Occidental et Oriental, les Luntu sont issus d'un mélange de groupes de populations autochtones et d'immigrés d'origine Luba du Katanga. Leur langue, le Tshikwa Luntu, est un dialecte du Tshiluba. Quoiqu'ils soient souvent assimilés aux Konji (que l'on appelle aussi Nkoshi; Boone, 1961, pp. 169 170), ces deux peuples se considèrent eux-mêmes comme des entités ethniques autonomes ayant chacune ses propres généalogie et histoire (Kabasele, 1958, pp. 237-238). s'il n'est pas clair dans quelle mesure les songye, Bindi, Kete et Mputu se rapportent aux groupes Luba-Kasaï (Luluwa, Luba-Lubilanji, Luntu et Konji) , il est, en revanche, certain que tous ces peuples partagent des caractéristiques culturelles.
Les Luntu, qui sont subdivisés en une multitude de sous-groupes autrefois qualifiés de " tribus" (bisa ou bisamba, sing. cisa ou cisamba) , reconnaissent un ancêtre commun qui porte le nom de Luntu. Bogaerts (1951, p.573) a repéré pas moins de trente-deux bisa ou bisamba, regroupés en cinq grandes branches. Il convient néanmoins de mentionner que cet auteur compte les Konji parmi les Luntu. Un cisamba est composé de différents bjfuku (clans, sing. cjfuku). Il est interdit aux membres d'un même cjfuku de se marier entre eux. Les bjfuku sont à leur tour constitués de mbelo (lignées). Dans les villages, de petites maisonnettes servant au culte ancestral au niveau familial sont construites à côté des habitations. A l' entrée ou au centre de chaque village est souvent dressé un charme protecteur auquel on apporte des offrandes et autour duquel on danse pour des occasions spéciales qui concernent tout le mbelo.
Brausch (1942, p.235) relate que les premières entités politiques se dessinent au niveau du cjfuku, mais que la véritable structure du pouvoir se situe au niveau du ditun-ga. Celui-ci, qui se compose dans la plupart des cas, de fractions de plusieurs bisamba, indique généralement un groupement politique, tandis que le cisamba fait référence à un groupement social. Cependant, il existe parfois un chevauchement entre le ditunga et le cisamba. Bogaerts (1951 p.572) écrit que les chefs qui dirigent le mbelo sont des sortes de sous-chefs que l'on appelle d'habitude mwena mpala et qui sont soumis au mfumu du cisamba dont ils font partie. Ce mfumu est assisté à son tour par des notables et des personnes âgées. Alors que chez beaucoup de peuples au Kasaï ce sont les chefs mêmes qui ont le privilège de porter une peau de léopard (mukaya wa nkashaama), ce privilège incombe chez les Luntu à leurs frères. Après un rite d'initiation, ils sont intégrés dans une association qui défend les intérêts collectifs des porteurs de peaux de léopards et qui s'appelle bukalenga bwa nka-shaama. L'origine de cette association se situe en général dans l'endroit mythique Nsanga a Lubangu ou Tshilunga (5).
luntu kassai
1  LUNTU , Kasaï Occidental RDC
fibres bois plumes H 38.5 cm
2  LUNTU , Kasaï Occidental RDC
fibres H 36.2 cm
 
 
tatala songyer kalengula tetela rdc
3  SONGYE-BALA, Kasaï Oriental RDC
tissu fibres bois plumes graines rouges
H 161 cm
4  SONGYE-KALEBWE, Kasaï Oriental RDC
bois plumes peau fibres H 100 cm
 
 
LE MASQUE KALENGULA CHEZ LES LUNTU
Chez les Luntu, tout comme chez les Songye et d'autres peuples du sud-est du Congo, les masques sont désignés par le terme générique de bwadi (plur. maadl). Lors de son expédition pour le MRAC en 1955, Albert Maesen a observé quatre masques chez le sous-groupe des Bakwa Ngula dans le village de Beena Tshimbayi : (bwadi bwa) mukenge, (bwadi bwa) kabwala (la), (bwadi bwa) cikwanga et (bwadi bwa) kalengula. Il n'a malheureusement pas pris de photos, et d'esquisses que des deux derniers. Ndaya (1975-1976, p. 34) cite également le masque kalendu sans toutefois non plus illustrer son discours. Un immigré Luntu à Kananga, Mundaadi Kalawanda, qui nous a parlé de ce sujet en 1994, y ajoute encore le nom de lun-kanga. Celui-ci se réfère à un masque en papier ou en carton. Selon Mundaadi, les noms kabwalala et kalendu sont des synonymes de masques faits en d'autres matières que le bois.
Des photos de terrain et des esquisses du danseur kalengula dans les notes de Maesen montrent un individu du sexe masculin, coiffé d'une cape en fibres tressées en forme de mitre. La cape aux yeux tubulaires est couronnée de plumes et est pourvue d'une sorte de barbe, apparemment en poils de bouc, ainsi que d'un col épais en fibres. Le personnage masqué porte un costume bien ajusté, de fibres tressées, consistant en une blouse et en un pantalon. Des peaux d'animaux attachées à ses hanches forment une sorte de jupette. Il tient à la main une longue massue en bois dont l'extrémité est recourbée et qui porte le nom mukombo (Maesen, 1954-1955, carnet n° 53, pp. 6-7; photothèque du MRAC, E.PH. 112/2-3).
Récemment, un tel masque kalengula du Vôlkerkunde museum der Universitât Zürich a erronément été publié comme Pende (Szalay, 1995, pp. 150-151) (fig. 1). Une cape de masque presque identique du MRAC (RG. 15417), aux yeux tubulaires de fibres tressées, a été identifiée par Maes (1924, fig. 38) comme Songye, et plus tard par Merriam (1978, p. 61, fig. 8) comme Binji " (Bindi). Curieusement, Félix (1987, pp. 12-13, fig. 3, et pp. 30-31, fig. 3) attribue ce même masque tant aux Bindi qu'aux Dinga. Des publications de Ceyssens (1993 a et b), il ne ressort cependant pas clairement si réellement les Dinga ont jamais produit de telles capes kalengula. L'exemplaire quelque peu différent, conservé au Nelson-Atkins Museum of Art à Kansas City, qui présente un nez en bois attaché à la cape, des yeux ronds, et une crête en bois (fig. 2), ressemble fortement à un masque qui se trouve au Museum der Kulturen à Bâle (Petridis, 1999, fig. 2).
En ce qui concerne l'utilisation et la fonction du kalen-gula chez les Luntu, Mundaadi nous a précisé que, tout comme le masque en bois cikwanga et le masque en fibres mukenge, il est prévu pour des personnes adultes, tandis que les trois autres masques luntu sont destinés aux enfants. Ils seraient portés tant pour des initiations que pour des enterrements dans le cadre de l'association bukalenga bwa nkashaam (6). Kalengula introduirait à chaque fois la mascarade, et s'enfuirait dès l'apparition du cikwanga. Contrairement à ce dernier, le kalengula n'est pas exclusivement lié à l'association nkashaama et apparaît uniquement dans le cadre du divertissement. Aujourd'hui, c'est aussi le cas pendant les ordinations et les visites de voyageurs occasionnels. Albert Maesen avait déjà noté en 1955 que l'on dansait souvent avec kalengu-la et qu'il pouvait être porté par n'importe qui.
MASQUES KALENGULA CHEZ LES PEUPLES VOISINS DES LUNTU
Le terme kalengula apparaît chez plusieurs peuples pour désigner chaque fois un masque plus ou moins semblable. L'exemple le plus connu est sans doute l'impressionnante construction de plumes que le Père William Burton a photographiée chez les Luba-Katanga à Kabongo ou Kisengwa en 1936 (Burton, 1961, fig. 22 ; Herreman et Petridis, 1993, p. 10). Ce masque est composé d'une armature de tiges en forme de mitre, couverte d'un morceau de tissu coloré. Le nom du masque indiquerait ici l'association kalengula à laquelle le masque était affilié. En 1956, Paul Timmermans a photographié un exemplaire qui ressemble fort à celui de Burton dans le village Djidu près de Ndemba, chez les Nsapo, un groupuscule des Songye-Eki (photothèque du MRAC, E.PH. 5484 et 5486; voir aussi Boone, 1961, pp. 195-196; Timmermans, 1962, pp. 29-35). Ce personnage masqué d'une cape kalengula était accompagné d'un homme qui portait également encore un autre type de masque en fibres. En 1994, nous avons vu un masque Nsapo kalengula très similaire dans les réserves de l'Institut des Musées Nationaux du Zaïre à Kinshasa (n° 70.5.703).
Comme chez les Luba-Katanga décrits par Burton, le terme kalengula est également lié à une association chez les BaIa, un sous-groupe Songye, du village de Lupupa Ngye. D'après Merriam (1978, pp. 96-97), trois hommes du village de Lupupa Ngye étaient capables de fabriquer un tel masque. En 1960, l'auteur y a fait fabriquer un masque kalengula (fig. 3). Pour les habitants de ce village, le mot kalengula fait référence à tous les masques en fibres de rama, attachées à une armature en bois. Merriam (1982, p. 26) parle d'un " cult group " qui se caractérise par " male membership, special paraphernalia, and pertinent actions ". Plusieurs des personnes interrogées qualifiaient néanmoins le danseur masqué de comique et soulignaient qu'il s'agissait d'un jeu pour des jeunes.
tetela kalengula kalengula tetela
5  SONGYE ou KONJI Kasaï Oriental ou Occidentale RDC
bois plumes fibres H 55,2 cm
6  MPUTU Kasaï Oriental RDC
Un danseur masqué entouré de personnes portant un diadème perlé
 
Le groupe kalengula se composait à Lupupa Ngye d'environ seize membres dont l'âge variait entre douze et quinze ans. L'initiation ne comportait que quelques simples formalités. Un homme plus âgé qui portait le titre deyakalengula avait, en tant que leader du groupe, la charge de la maison spéciale où le masque et le costume étaient gardés. Le personnage masqué était toujours précédé d'un porte-drapeau et accompagné d'autres spécialistes dont deux tambours et un chantre. Hormis ses apparitions à l'aube et le soir, kalengula se montrait aussi au clair de lune. Sur le masque, on appliquait toujours une substance " magique", appelée mulawe, afin de l'activer. Ainsi, la protection de tous ceux qui y étaient liés était assurée. Celui qui mettait le masque se trouvait progressivement possédé par les esprits ancestraux. Cet état de transe était également désigné bwadi (Merriam, 1978, pp. 144-145).
Les porteurs du kalengula de Lupupa Ngye dansaient toujours en couple. Des instruments de percussion et des chants rendaient l'apparition du masque très bruyante. Un personnage de l'entourage de la personne masquée, qui portait le titre de tata bamwadi, portait une calebasse remplie de poivre brûlant, avec laquelle il faisait peur aux spectateurs, afin de maintenir l'ordre. Une de ses tâches principales consistait à percevoir un tribut auprès des notables et anciens notables. Sous cette apparence ludique se cachait donc en réalité un mécanisme de redistribution économique (voir aussi Merriam, 1982, pp. 26-29).
Himmelheber (1960, p. 406) a noté le nom de kalen-gula pour désigner un masque en bois sculpté remarquable des Songye-Kalebwe, qu'il a récolté in situ en 1939 et qui est actuellement conservé au Museum der Kulturen à Bâle (fig. 4). On retrouve sur cette sculpture, portant un " Aufsatz, eine Art Brett, das mit Schnüren an der Maske bifestigt ist ", un motif de lignes parallèles peintes, typique des kjfwebe. Selon les informations de Cynthia Anson, mentionnées par Merriam (1978, pp. 96-97), kalengula se réfère chez les Kalebwe aux masques qui étaient utilisés par le "juvenile level of membership of the Kifwebe association ". Notons encore qu'à l'époque de Himmelheber les Songye occidentaux, dont fait partie le sous-groupe Kalebwe, étaient avant tout connus pour leur production de statues. bien qu'ils produisissent également des masques. Mais quand Dunja Hersak fit ses recherches de terrain en 1977-1978, seule la partie orientale du territoire Songye était restée " traditionnelle" et continuait à fabriquer des masques et. en moindre mesure, des statues (Hersak, 1986. pp. 4, 8).
tetela kalengula
7  BYOMBO Kasaï Occidental RDC
Un danseur masqué munyinga du village de Ngandu
 
Un autre masque en bois, qui fait partie de la collection Donald et Florence Morris à Huntington Woods près de Detroit, pourrait également être. à l'exemple de ce que dit Félix (1987. pp 164-165, fig. 9). identifié comme étant une variante kalengula des Songye (fig. 5) (7). Mais il est aussi fort possible que cette sculpture inhabituelle soit plutôt originaire des Konji, un peuple voisin des Luntu. Il convient de mentionner à ce sujet la photo prise par Maesen en 1955 de deux personnages masqués dans le village de Batwape chez les Bakwa Looko. un sous-groupe Konji (photothèque du MRAC, E.PH. 110/7-12). Celui appelé cyalabenyi. revêt une simple cagoule en fibres tressées avec des yeux cylindriques. L'autre, appelé mukonko-le, porte un masque en bois polychromé pourvu d'une extension verticale rectangulaire sur le front et est couronnée de longues plumes (voir aussi Maesen. 1954-1955: carnet n° 54. pp. 47-48). Quelques exemplaires de ce dernier type de masque se trouvent dans les collections du MRAC (RG.53.74.7361,53.74.7382).
L'extension verticale rectangulaire, ainsi que la couronne de plumes et la polychromie de ces masques rappellent l'exemplaire susmentionné de la collection de Donald et Florence Morris. La crête en forme de planche peut aussi évidemment être comparée aux crêtes des masques en fibres kalengula des Luntu et autres peuples (8).
Dans le village Konji de Tshiloolo, sous-groupe Beena Lumonya, Albert Maesen a été témoin d'une représentation d'un masque du nom de bwadi bwa Nkashaama, qui était accompagnée par un orchestre, composé de trois tambours et d'une chorale d'une vingtaine de jeunes garçons. D'après l'esquisse qu'il en a faite - une cagoule avec le bec d'un calao en guise de nez et une grande crête de longues plumes - ce masque est proche des variantes kalengula mentionnées ci-dessus (1954-1955, carnet n° 52, pp. 102-103). Maesen est le seul à avoir mentionné le masque nkashaama qui, comme nous l'avons déjà dit, signifie " léopard ". Cependant, l'association bukalenga bwa nkashaama est inexistante chez les Konji. Par conséquent, ce masque ne peut aucunement être affilié avec cette association sur la base du nom que Maesen a noté pour le désigner.
Vers 1926, Casimir d'Ostoja Zagourski fit des photos chez les Mputu d'un danseur masqué habillé d'un déguisement qui appartient sans aucun doute au type kalengula et qui ressemble fortement aux exemplaires vus chez les Songye, les Luba-Katanga et les Nsapo (figs 6 a et b). Selon Frobenius (in Klein, 1988, p. 13), les " Baqua Nputu " (Mputu) forment un sous-groupe des Luluwa Orientaux. Il est important de savoir que Frobenius (op. cit. 1988, p. 26) a noté le nom kalengula pour les " Bena Kapelle " des environs d'Ikoka, qui font également partie des Luluwa Orientaux.
Curieusement, l'ethnologue allemand a aussi noté l'expression kalengola pour désigner un autre type de masque en fibres tressées chez les Kete du Nord (Frobenius in Klein, 1987, p. 43, et photos 10-11). De plus récentes recherches de Maesen (1954-1955, carnet n° 45, pp. 12-13) et surtout de Binkley (1990, fig. 1) ont pourtant précisé que ce type de masque est généralement connu sous le nom de munyinga. Un tel masque, photographié en 1939 par Hans Himmelheber in situ chez les Byombo, fait aujourd'hui partie de la collection du Museum der Kulturen à Bâle (fig. 7). Frobenius (in Klein, 1988, pp. 7, 26, et figs. 127, 129), qui associe ce même type de masque aux Luluwa Occidentaux et aux Luba des environs de Lwebo, considérait les Byombo comme un sous-groupe des Luluwa Occidentaux.
(1). Chargé de recherches du Fonds de la Recherche Scientifique - Flandres (F.W.O.) à l'Université de Gand, Belgique.
(2). Dans le récent catalogue de Jürgensen et Ohrt (1997), accompagnant une exposition de masques congolais de la collection de Marc Léo Félix. quasi tous les masques présentés sont en bois sculpté. De même, les publications dédiées aux masques de l'Afrique subsaharienne dans son ensemble, comme les catalogues de Falgayrettes-Leveau (1995) et de Hahner-Herzog, Kecskési et Vajda (1997), ne montrent que très peu de masques faits d'autres matériaux que le bois.
(3). Dans le sud du Congo, hormis les Tshokwe et peuples apparentés, dont les masques polychromés en fibres et en résine sont assez bien connus, plusieurs peuples utilisent à la fois des masques de bois sculpté et des capes tressées. Pour des informations sur les Yaka et peuples apparentés, voir Bourgeois, 1984, et 1993; sur les Pende, voir de Sousberghe, 1959, Maesen, 1975, Ngolo Kibango, 1976, et de Sousberghe et Mestach, 1981; sur les Kete du nord et les Bushoong du sud, voir Binkley, 1990; sur les Salampasu, voir Cameron, 1988, et 1992; sur les Kete du sud-est, les Lwalu, les Bindi et auttes groupes du Haut-Kasaï, voir Ceyssens, 1973 74, 1990, et 1993.
(4). Les Luntu ont été mentionnés pour la première fois par l'explorateur allemand Hermann von Wissmann, qui les a qualifiés de .. Bena Luntu _ et qui les considérait comme étant un sous-groupe des.. Baschilange _ (Luluwa) (Wlssmann, 1888, p. 354 et carte 21, et 1891. p, 244), curieusement, les Luntu n'apparaissent pas dans les carnets de Leo Frobenius. En revanche, dans ses notes sur les Luba (-Lubilanji), il mentionne les grands chefs Luba : Kanjika chez les " Kanioka " (Kanyok), Tombo Katschi chez les " Kaloshi " (Kalonji), Batubenge chez les " Tschitollo ", et Kosh chez les " Koschi " (Konji) (Frobenius in Klein, 1990, p 46).
(5). Kalengula ( ?). Songye ou Konji ( ?). Kasaï Oriental ou Occidental. R.D.C. Bois, plumes, fibres. H. 55,2 cm. Collection de Donald et Florence Morris, Huntington Woods, Michigan. Ancienne collection de Jef Vanderstraete. Photo: Benyas-Kaufman, Inc., D. Morris.
(6). L'association bukalenga bwa nkashaama fonctionne essentiellement comme gardienne de la morille et de la tradition, mais sen aussi à maintenir l'ordre et la paix et à protéger la communauté contre toutes les influences négatives possibles. Nous analyserons cette association de façon plus détaillée dans une publication future relative au masque cikwanga et au symbolisme du bélier chez les Luntu (voir aussi note 10).
(7). Il est intéressant de noter que, dans Robbins et Nooter (1989, p. 472, n° 1213), ce masque est attribué aux " Tetela " . Félix (1997, pp. 78-79, cat. 42) montre encore un masque bizarre en bois de sa propre collection, qu'il identifie comme kalengula et qui proviendrait des Luntu. il est pourvu d'une sorte de cape en peau d'animal, et le visage est couronné de deux cornes d'antilope. L'auteur le regroupe avec d'autres masques sculptés des Luntu et des Luba-Lubilanji dans la catégorie " Ukete " une des quatorze zones stylistiques selon lesquelles les masques du bassin du Congo peuvent selon lui être classifiés.
(8). Un masque que Félix (1987, pp. 92-93, fig. 11, et 1997, p. 80, cat. 43) appelle hatwape et qu'il identifie comme luntu est probablement plutôt d'origine Konji. Un masque très semblable - avec l'ajout de vraies cornes de bélier -, qui portait le nom de kahwalala, a été fabriqué dans les années 1950 pour les " Ateliers sociaux d'Art indigène " à Tshikapa par un sculpteur Konji du village de Milambo des Bakwa Tstubasu qui s'appelait Musenga Bongo (Verly, 1959, p. 149). Batwape est d'ailleurs le nom d'un village Konji du sous-groupe Bakwa Looko, où Maesen a photographié en 1955 deux personnages masqués (voir texte).
Notes succinctes sur les masques kalengula des Luntu et des peuples voisins (R.D.C.)
(seconde partie)
Constantin PETRIDIS (1) in Arts d'Afrique Noire arts premiers Hiver 2000 N° 116
MASQUES-HEAUMES EN BOIS APPARENTES AUX KALEN-GULA
Ceyssens (1990, p. 17) fait référence à une crête comme celles des masques kalengula dans le cadre d'une étude sur un petit masque en bois d'origine kete dans le Museum fur Volkerkunde de Hambourg (Hbg. 5740 : 06). Ce masque, récolté par Léo Frobenius en 1906, avait longtemps été attribué de façon erronée aux Kanyok. L'auteur mentionne également un " vrai " masque kanyok conservé au MRAC (RG. 55128.6; . voir aussi Maesen, 1967, p. 50, fig. 23.1; Félix, 1987,
pp. 50-51, fig. 15), ainsi qu'un autre masque récolté par Frobenius en 1906 qui se trouve au Museum fur Volkerkunde de Hambourg (Hbg. 6352 : 06; voir Zwernemann et Lohse, 1985, p. 183, planche 47; Félix, 1987, pp. 82-83, fig. 3). Tous sont couronnés d'une telle " crête transversale ", quoique " plus étroite, plus fine ". Une sculpture apparentée au masque de Hambourg (Hbg. 6352 : 06) se trouve au Seattle Art Museum (fig. 8). Ces masques, probablement de fabrication Luba-Lubilanji, ont de remarquables cornes de bélier sculptées (9). Chacune de ces caractéristiques formelles, la crête et les cornes de bélier, figurent aussi sur le fameux masque-cloche des Luba-Katanga au MRAC (fig.9) (1O).
Comme l'a remarqué Ceyssens (1990, p. 17), les capes kalengula en fibres ressemblent également aux masques-heaumes en bois dont on pensait assez récemment qu'ils étaient d'origine tetela. Deux de ces masques ont été récoltés par Emil Torday en 1908 et se trouvent actuellement au British Museum de Londres. Torday attribuait ces masques aux Sungu, un sous-groupe des Tetela (Torday et Joyce, 1922, pp. 75-76; voir aussi Mack, 1990, pp. 62-63; de Heusch, 1995, p. 189, figs. 7-8). En réalité, il s'agit probablement de Songye du sous-groupe Tempa. Cette origine est confirmée, selon de Heusch (1995, pp. 190-191, figs. 10 12), par trois sculptures " de la même classe morphologique" de celui du MRAC, récoltées par l'administrateur colonial Mueller avant 1910 (RG. 2101 4/1-3; voir aussi Merriam, 1978, pp. 58-60, figs. 3-6; Félix, 1992, p. 5). De Heusch (1995, p. 189) estime que Kasongo était pendant un certain temps l'endroit où les Songye- Tempa fournissaient à Emil Torday et John Noble White de tels masques prétendument Tetela. Une carte postale publiée par les missions de Scheut, montre deux personnes portant des masques proches de celui photographié par John Noble White à Kasongo en 1924 (fig. 10) (11).
En 1906, Léo Frobenius récolta des masques très similaires pour le Museum fur Vôlkerkunde de Hambourg (Hbg. 6586 : 06, 6587 : 06), qu'il identifia comme " batempa " (Zwernemann et Lohse, 1985, p. 185, planche 50). Néanmoins, Frobenius a qualifié de " bagua nputu " (mputu) - et donc, selon sa théorie, de luluwa orientaux - au moins trois autres masques-heaumes avec une crête transversale, qui font également partie des collections de Hambourg (Hbg. 5323 : 07, 5325 : 07, 5336 : 07). Marc Léo Félix possède dans sa collection un exemplaire qui ressemble fort à ces masques mputu de Hambourg (fig. 11 ). Cependant, le propriétaire du masque l'a publié comme " tetela ", dans la zone stylistique " Umongo " (Félix, 1997, p. 117, cat. 74). Bien qu'il estime que le masque fut inspiré par des masques des Songye-Tempa, il confirme leur attribution aux Tetela.
masque tetela kalengula
8  LUBA-LUBILANJI , Kasaï Oriental RDC
bois H 48.3 cm
tetela rdc kassai
9  LUBA-KATANGA , Katanga RDC
   timbres-poste à l'image du masque-heaume à cornes du Musée    de Terrvuren, Belgique
tetela
10  SONGYE-TEMPA , Kasaï Oriental RDC
sorciers masquées
 
Les masques récoltés par Mueller ont déjà été mentionnés par Maes dans son livre Aniota-Kifwebe (1924, pp. 33-34, et fig. 35) (12). L'auteur écrit qu'il avait " retrouvé" des masques semblables chez les Songye et chez les Tetela en 1913-14, lors de son expédition pour le Musée de Tervuren. Il montre également une photo de terrain d'un des masques récoltés par Mueller (Maes, 1924, fig. 36 [RG. 2 101 4/4]; voir aussi Merriam, 1978, p. 60, fig. 6, et Hersak, 1993,pp. 145-146).Selon Maes (1924, p. 34), qui s'est fondé sur les informations de Mueller, ces masques étaient utilisés chez les Songye- Tempa " lors des grandes danses qui ont lieu à la fin de la saison des pluies ". Il poursuit: " Quand les danseurs s'en couvrent la figure, toutes les femmes s'enfuient dans leurs huttes et n'osent plus en sortir. La coutume veut que lorsqu'un homme masqué parvient à enlever une femme rencontrée en dehors de chez elle, le propriétaire, père ou mari, paye une rançon plus ou moins importante au ravisseur ". Si l'on croit cette information, les masques n'ont rien à voir avec l'association kifwebe. Si, à l'instar des Songye, les Tetela ont réellement fabriqué de tels masques, reste encore un point d'interrogation.
Même si Frobenius (in Klein, 1990, p. 173) croyait que les " vrais " Tetela n'utilisaient pas de masques, il est prématuré, en se basant sur les recherches de terrain de Luc de Heusch datant de 1953-54, de prétendre que les Tetela n'aient jamais importé de masques des Songye pour les utiliser eux-mêmes. Ses recherches ne se concentraient probablement pas sur l'ensemble du territoire Tetela. De Heusch (1995, p. 189) dit d'ailleurs lui-même qu'il n'a jamais rendu visite aux Sungu du sud de la région Tetela. De surcroît, les masques empruntés n'étaient pas forcément utilisés dans le même contexte et avec les mêmes connotations chez les Tetela, même si le nom de bwadi était maintenu.
VARIANTE KALENGULA CHEZ LES KONJI DE TSHEFU
Lors d'un séjour dans le village Konji de Tshefu au bord de la rivière Lubi, en juillet 1 996, nous avons été surpris, peu après notre arrivée, par l'apparition d'un jeune homme masqué monté sur des échasses. Il s'était couvert le visage d'une cape en forme de mitre, faite d'un tissu attaché sur une armature de tiges, qui ressemblait fort à celle qui avait été récoltée chez les Songye par Alan Merriam en 1960 (figs. 12 a et b). Quelques plumes bleues de touraco géant (dikwakwa ; Corythaeola cristata) faisaient à l'origine partie d'une couronne impressionnante. De petits tubes en plastique rouge représentaient les yeux, et l'ensemble était peint en rouge. Il avait, selon ses dires, fabriqué lui-même cette cape à l'image d'un masque qu'il avait un jour vu danser chez les Luntu de Mashala. Curieusement, le masque portait le nom de kadilunga et non de kalengula.
Les conversations que nous avons eues semblaient indiquer que cette mascarade constituait un phénomène local sans précédent dans le village. L'ajout des échasses était probablement aussi une trouvaille du danseur. Ce dernier avait par ailleurs une réputation quelque peu bizarre dans le village: il était orphelin, vivait tout seul " quelque part " hors du village, et subvenait lui-même à ses besoins. Parfois, il était en vadrouille pendant des semaines. Dans le village, il était toujours accompagné d'une bande de garçons beaucoup plus jeunes que lui, qui prenaient la parole en son nom chaque fois que nous allions le voir pour lui poser des questions sur son masque. Sur la photo, ils posent avec des pseudo-cigares de papier roulé dans la bouche. Le danseur lui-même était très silencieux et réservé. Les garçons qui l'entouraient se chargeaient également de l'accompagnement musical de ses représentations. Pendant que quelques-uns d'entre eux chantaient en chœur la chanson Kadilunga, deux autres garçons battaient le rythme sur des tambours. Les mascarades avaient généralement lieu le soir.
Comme elles concluaient de façon agréable le dur travail sur les champs, les spectateurs se joignaient avidement aux chants et aux danses.
masque tetela
11  MPUTU , Kasaï Oriental RDC
bois H 40 cm
 
 
tetela
12a  KONJI , Kasaï Occidental RDC
un danseur masqué kadilunga , village de Tshefu
tetela
12b  KONJI , Kasaï Occidental RDC
un danseur masqué kadilunga , village de Tshefu
 
 
ESSAI D'ANALYSE DE LA FORME ET DU SENS DU MASQUE KALENGULA
A l'instar de Bourgeois (1990, p. 121), qui a remarqué que les masques-heaumes sculptés de la région du Kwango-Kwilu semblaient directement dérivés de capes en fibres tressées, nous pensons que les masques en bois apparentés au type kalengula sont probablement dérivés des masques kalengula en fibres13. La large diffusion des capes en fibres tressées, la simplicité de leur fabrication en comparaison à celle des sculptures en bois, et la ressemblance morphologique entre les cagoules en fibres et les masques-heaumes en bois, constituent tous des éléments en faveur de l'hypothèse formulée. Une chronologie similaire a été suggérée pour quelques autres peuples du bassin du Congo. Par exemple, dans sa contribution au catalogue Face of the Spirits, Bourgeois (1993, p. 54) reprend la thèse avancée par Redinha (1956, p. 14) selon laquelle les masques en bois des Tshokwe seraient plus récents que ceux faits de fibres et de résine. Cette thèse est implicitement soutenue par Bastin (1993, pp. 79-80) dans le même catalogue (14).
Un des éléments de forme le plus typique des masques kalengula en fibres et des masques-heaumes en bois apparentés, constitue le diadème ou la crête au-dessus du front bombé. Selon Ceyssens (1990, p. 17) la " coiffure faisant fronton" qui " surmonte le front rasé (ou plutôt dégarni) " du petit masque en bois du Museum für Vëlkerkunde de Hambourg mentionné plus haut, ainsi que des masques des Kete du sud-est, qu'il a observés dans le village de Mzanz, n'a " probablement rien à voir avec l'ancien bandeau perlé, bordant le front rasé (mulami a ciheeb) ". L'auteur se demande si c'est " une projection vers l'avant d'une coiffure consistant en plates-bandes juxtaposées (mabote) - une projection bidimensionnelle, un peu à la manière des peintres cubistes ", ou bien " le reflet lointain d'une coiffure luba, attestée notamment entre Mutombo-Mukulu et Kamina (Verhulpen 1936 : 509) ".
La crête qui couronne les masques est certainement apparentée, du point de vue de la forme, aux couronnes de perles portées par toute la hiérarchie des chefs luunda (fig. 13). L'analogie ne se situe pas seulement au niveau de la forme - en croissant ou en éventail au-dessus du front -, mais aussi au niveau du motif décoratif de triangles ou de losanges colorés. L'élaboration de telles couronnes diffère selon le statut de la personne à laquelle elles sont destinées. Elles sont portées par des notables tant masculins que féminins (15). Cependant, cette crête ou ce diadème pourrait également être mis en rapport avec les diadèmes ou couronnes de perles des Luba-Katanga et des Tabwa, ainsi que celles portées par les membres des associations bulumbu et mbudye (fig. 14). Dans ce contexte, il est frappant de constater sur les photos de terrain faites par Casimir d'Ostoja Zagourski vers 1926 chez les Mputu, que le danseur kalengula est accompagné d'individus masculins parés d'un tel diadème.
Ce n'est sans doute pas le fruit du hasard si les sources d'inspiration formelles de cette crête ou de ce diadème font toujours référence au pouvoir. Il n'est donc pas surprenant que les masques-heaumes mentionnés ci-dessus, attribués aux Luba-Lubilanji et aux Luba-Katanga, soient également pourvus de cornes de bélier, qui véhiculent l'idée de leadership. Il est cependant remarquable que certains chefs des Luba-Katanga portaient une couronne typiquement luunda comme insigne de pouvoir. Cela apparaît par exemple sur une récente photo du souverain Kasongo Nyembo des Luba-Katanga dans l'album photos Rois d'Afrique (Lainé, 1991, pp. 134-135).
Les photographies de Zagourski sont malheureusement dépourvues d'informations contextuelles. Cependant, Ndaya (1975-1976, p. 34) décrit comment certains chefs luntu à Mashala, région au cœur de l'association bukalenga bwa nkashaama, ont l'habitude, après leur investiture, de se faire accompagner par un personnage masqué à chaque apparition publique. Les photos de Zagourski montrent peut-être des Mputu membres d'une association et détenteurs de pouvoir, qui tout comme chez leurs voisins luntu, aiment se montrer en présence de personnages masqués kalengula. Hormis chez les Luba-Katanga et les Songye, l'association kalengula est inexistante chez les Luntu. Nous ignorons si les porteurs de peaux de léopard de l'association bukalenga bwa nka-shaama chez les Luntu, à laquelle se rapportent donc tous les masques luntu, se paraient également de couronnes de perles. Il est tout aussi impossible de confirmer si cela était le cas dans les associations kalengula qui gèrent les masques chez les songye et les Luba-Katanga.
Aucun détail n'est connu sur l'utilisation de masques dans le contexte des associations bulumbu et mbudye, ni chez les Luba-Katanga, ni chez leurs voisins les Tabwa, ni chez d'autres peuples dits " lubaïsés " (16). Roberts (1990) a néanmoins proposé d'intéressants parallélismes iconographiques entre, d'une part, les couronnes de perles (nkaka) , et, d'autre part, les masques de perles récemment récoltés chez les Tabwa. Marc Léo Félix a appris le premier qu'un des masques qu'il avait récoltés au milieu des années 1970, était utilisé dans le cadre des activités de l'association mbudye. A partir de ces renseignements, Roberts (1990, p. 40) a lancé l'hypothèse que ces masques de perles exerceraient la même fonction, sinon une fonction similaire, que les couronnes de perles utilisées par les adeptes du culte de possession bulumbu. Les Tabwa prétendent d'ailleurs que les médiums des esprits de l'association mbudye étaient autrefois les mêmes que ceux de l'association bulumbu. Les membres mbudye haut placés pouvaient également jadis se parer d'une couronne nkaka, en signe de leur possession par les esprits.
Les rares sources disponibles ne révèlent rien à propos de l'existence de l'association mbudye ou bulumbu chez les Mputu. Ces deux associations ne semblent pas non plus avoir existé chez les Luntu ni chez les autres peuples Luba-Kasaî, bien que De Roy (1945, p. 95) ait mentionné le contraire. Il en est apparemment de même pour les Kete et les Bindi. Par conséquent, cela nous mènerait trop loin de vouloir analyser les masques kalengula du point de vue sémantique ou symbolique par analogie avec les couronnes nkaka des Tabwa et des Luba-Katanga voisins. Inversement, les données sur l'association kalengula chez les Luba-Katanga, nécessaires pour déterminer et comprendre le contexte des masques qui y sont liés, font défaut. Compte tenu de nos connaissances limitées au sujet des traditions cosmogoniques et mythologiques des Luntu et de leurs voisins immédiats au Kasaï, il est difficile de transposer l'interprétation de Roberts, concernant les couronnes et les masques de perles des Tabwa, bien que convaincante, sur les capes kalengula.
CONCLUSION
Les kalengula constituent un des nombreux types de masques en fibres du Congo qui ont, jusqu'à présent, à peine été étudiés. Dans la littérature, le nom kalengula est autant associé aux masques de bois qu'aux masques de fibres. Bien que tous découlent d'une même forme de base, et peuvent être facilement identifiés comme kalengula de par leur apparence, il existe une grande variété d'élaboration dans les détails. Ils sont généralement caractérisés par leur forme en mitre, leur crête transversale bordant le front, ainsi que leurs yeux tubulaires.
En ce qui concerne les masques de fibres, il faut établir une distinction, d'une part, entre les exemplaires tressés avec lesquels on couvre la tête comme à l'aide d'une cape ou d'une cagoule et, d'autre part, ceux qui sont faits d'une armature de tiges, couverte d'un morceau de tissu. A la première catégorie appartiennent, entre autres, les masques photographiés par Maesen chez les Luntu à Beena Tshimbayi et chez les Konji à Tshiloolo, ainsi que ceux qui sont conservés au MRAC et au Vôlkerkunde Museum der Universitât Zürich. A la deuxième catégorie appartiennent ceux photographiés par Burton chez les Luba-Katanga, par Timmermans chez les Nsapo, et par nous-mêmes chez les Konji du village de Tshefu, ainsi que le masque récolté par Merriam chez les Songye-Bala. Les ajouts d'un bec de calao en guise de nez, ou de morceaux de calebasse en guise d'œil sont remarquables. Selon Frobenius. le nom kalengula était également donné à un type de masque de fibres tressées, généralement connu sous le nom de munyinga. D'autre part, le masque que nous avons vu chez les Konji dans le village de Tshefu en 1996, était désigné kadilunga, tandis que du point de vue de la forme, il se rapporte indéniablement au type kalengula.
tetela tetela
13  ARUWUND (LUUNDA) , Katanga RDC
l'empereur Mwant Yaav entouré de notables , village de Musumb
14  LUBA-KATANGA , Katanga RDC
un danseur de l'association mbudye , village de Malemba Nkulu
 
A l'exception des données recueillies par Merriam chez les Songye-Bala, nous ne disposons que de renseignements très sommaires relatifs au contexte d'usage des masques kalengula chez les Luba-Katanga, chez les Luntu et d'autres peuples voisins. Que l'association et le masque kalengula des Luba-Katanga mentionnés par Burton, n'aient apparemment plus été observés par des chercheurs plus récents comme Mary Nooter Roberts et Pierre Petit, pourrait indiquer que leur popularité a été de courte durée. Il est frappant que les Luntu, contrairement aux Songye et aux Luba-Katanga, connaissent bel et bien le terme kalengula. mais l'association du même nom est, chez eux, inexistante. Les photos de Zagourski suggèrent que le kalengula était également en vogue chez les Mputu voisins. Elles montrent un personnage masqué portant une cape kalengula, en compagnie, à en juger par leurs attributs, de dignitaires ou de détenteurs du pouvoir. A défaut d'informations contextuelles, il n'est cependant pas certain que le terme kalengula soit également en usage chez eux. Pour la même raison, on ne peut prouver que les hommes photographiés sont des membres d'une association.
Le couronnement en forme de crête des capes kalen-gula et des masques-heaumes en bois apparentés rappelle sans aucun doute les différents types de couronnes luunda, mais il est impossible d'analyser cette ressemblance d'un point de vue contextuel ou historique. Sur la base des images d'hommes parés d'une couronne de perles, tels qu'on les voit sur les photos de Zagourski, une comparaison s'impose ici entre la crête ou le diadème des masques kalengula et les fameuses couronnes de perles nkaka portées par les membres des associations mbudye ct bulumbu chez les Luba-Katanga et les Tabwa. Malgré leur ressemblance formelle, il serait quelque peu prématuré d'expliquer l'iconographie et la signification de ces masques par simple analogie avec les couronnes nkaka. Que les deux sources d'inspiration formelles se réfèrent au pouvoir, ne semble pourtant pas être un hasard.
Les Luntu ont à peine été étudiés et leur production artistique est très peu connue. Avec quatre autres types de masques, le kalengula est chez les Luntu lié à l'association du léopard bukalenga bwa nkashaama. Bien que cette association remplisse des fonctions sociopolitiques importantes, kalengula sert surtout au divertissement. Ainsi, contrairement au masque-heaume cikwanga, le masque kalengula apparaît également en dehors du contexte de l'association du léopard. Chez d'autres peuples, il semble aussi jouer un rôle essentiellement séculier. C'est probablement pour cette raison qu'il connaît une diffusion ethnique aussi large. Un exemple étonnant est constitué par le masque importé à Tshefu par les Konji, où il a reçu un autre nom et est porté par un adolescent sur des échasses. Mais c'est sans doute grâce à leur popularité que les masques kalengula sont toujours en vogue à notre époque. Mundaadi et d'autres nous ont assuré que cela est le cas chez les Luntu de Mashala et des environs.
Il serait maintenant intéressant de recueillir des informations supplémentaires sur place concernant le
masque et l'association bukalenga bwa nkashaama à laquelle il est lié. En même temps, des recherches de terrain pourraient éclairer d'autres aspects de la culture des Luntu et de leur art. Peut-être serait-il alors aussi possible de découvrir pourquoi l'association kalengula est inexistante chez les Luntu. Compte tenu de ce que l'Afrique rurale n'a pas été épargnée par l'inévitable processus d'acculturation des temps modernes, la nécessité des recherches de terrain est plus urgente que jamais.

(9). Dans une publication ultérieure, sur des bases qui nous sont inconnues. Félix (1992, p. 6, fig. 12) identifie le masque de Hambourg comme " Ka1undwe ". or, ce masque aurait été récolté par Frobenius chez les .Baluba - Bena Mballa> (Beena Mbale). Selon Ceyssens (1990, p. 21, note 45), les Beena MbaIe, qui habitent les villages de Mpongo, de Kadilu et surtout de Kabamba-MbaIe, " refusent les étiquettes de Belande, Beena Budja, Baluba-shankadi ; ils se disent Beena Mbale, toot court ". Ceyssens (1990, p. 17) écrit qu'Albert Maesen lui avait dit que le . " diadème " se retrouve aussi sur les masques-heaumes en bois des Kuba-lsambo et sur les masques tressés des Babindi ba nkusu et des Kete du sud-est. Une crête comparable est également présente sur un masque en bois de la collection de Marc Léo Félix, qui proviendrait des Luba-Lubilanji (Félix, 1987, pp. 82-83, fig. 1, et 1997, pp. 80-81, cat. 45).
(10), On trouve ces mêmes cornes aussi sur les masques rarissimes du type cik:- wanga des Luntu , Jusqu'à présent, nous n'avons pu localiser que quatre de ces masques dans différentes collections. L'exemplaire du peabody Museum of Archaeology and Anrhropology à Cambridge (Massachusetts), a été acquis par Eliot Elisofon en 1947. Nous avons exprimé des doutes sur l'identification de Félix (1987, pp, 92-93, fig. 2) d'un masque-heaume du MMC de Tervuren comme cik-wanga des Luntu (Petridis, 1995, p. 330, cat. 107).
(11), Le masque récolté en 1924 par le . " Major " John Noble White dans le village de Kasongo, qui constitue en quelque sorte une variante sur les masques Tempa plus . " typiques " mentionnés ci-dessus, fait aujourd'hui partie de la collection du National Museum of African Art à Washington, D.C. (84-6-6), Une photo de terrain d'un homme portant ce masque est conservée aux Eliot Elisofon Photographie Archives de ce musée (1994-000201; voir de Heusch, 1995, p. 189, fig. 9). Une autre variante figure sur la couverture du !ivre que Zwememann et Lohse (1985) ont consacré à la collection du Museum für Vôlkerkunde de Hambourg. Ce masque fut également récolté par Frobenius auprès des Songye-Tempa.
(12), Maes (1924, pp, 33.34 et fig. 38) attire l'attention sur la ressemblance, du point de vue de la . " forme tubulaire des yeux et l'élargissement en forme d'éventail " avec le masque susmentionné en fibres tressées (RG. 15417), qui a été donné au MMC à Tervuren par la Compagnie du Kasaï, et qui serait originaire du . " Nord de Tshibange, territoire habité par les Bena Lulua et les Bakete " , (voir aussi note 13).
(13). A la lumière d'une étude sur la diffusion des masques rayés, Félix (1992, p. 5) considère celui en fibres du MMC de Tervuren (RG. 15417), qu'il identifie comme " Bindji "- (Bindi) , et qui est donc proche de celui de Zürich reproduit dans le présent article, comme " the archetype of all masks, first because its general helmet shape is similar to Tetela. Sungu. Tempa and Songye examples. as weil as some Luba-Kasaî; Luntu (Bakwa Luntu), Bakwa Mputu and Kuba world masks. and secondly because the patterns created by coiled vegetable fibre strips form natural striactions ". D'après Félix (1992, p. 6), " the Bindji were one of. if not "the,. proto-people of northeast Kasaï and were in situ before anyone else ". plus récemment, Félix (1998, p. 358) a proposé une chronologie technique et typologique en onze étapes. selon ce schéma hypothétique, les " plane face coverings in leaves. skins. and gourds " seraient les plus anciens et les " wooden face masks without a superstructure " les plus récents.
(14). Dans sa contribution au catalogue susmentionné, Bourgeois (1993, p. 54) présente une distinction entre, d'une part, les masques yaka et suku qui sont entièrement ou partiellement en bois sculpté et, d'autre part, les masques tshokwe et peuples voisins faits d'une armature recouverte de résine et de fibres. Dans une publication ultérieure sur l'an de l'Afrique centrale, Bourgeois (1996, p. 405) distingue deux " macrosryles " dans le sud du Congo: au nord une zone avec principalement des masques-heaumes en bois, et au sud une zone avec des masques en résine et tissu. selon ce schéma, les Tshokwe sont classés avec les Yaka dans la première zone. Curieusement, les masques en fibres minganji des Pende, quoique bien documentés, ne figurent pas dans les classifications de Bourgeois.
(15). Pour de plus amples informations sur la couronne et d'autres insignes du pouvoir chez les Luunda, voir Blebuyck, 1957, Duysters, 1958, et sunout Palmeirim, 1998, pp. 24-27. Cette dernière a fait des recherches chez les " Lunda du Mwant Yaav . ou Aruwund dans la province du Katanga en République Démocratique du Congo, dans le cadre de sa thèse de doctorat. Ces Aruwund sont considérés comme les fondateurs du grand royaume Luunda, qui atteignit son apogée au début du 19' siécle. Dans l'ouvrage The Power of Headdresses, outre une photo de terrain de Daniel Biebuyck de l'empereur Luunda de l'époque et de sa sœur ainée-femme, une photo est reproduite d'une petite couronne de perles, qui était portée par certains chefs féminins Luunda de haut rang (Biebuyck et Van den Abbeele, 1984, planches 31 et 31 bis). Des photos de terrain plus récentes d'un empereur et de notables Luunda sont reproduites dans Cornet, 1989, pp. 57-65, et Lainé, 1991, pp. 136-137.
(16). L'association secrète mbudye apparaît dans la vie publique comme une troupe de danse itinérante, vouée à la distraction de la population, mais qui exerce à la fois un contrôle politique et économique considérable. Etant étroitement liée à la royauté Luba, elle fait essentiellement fonction de gardien et diffuseur de la charte politique. Pour plus d'informations sur le sujet, voir Burton, 1961, pp. 154-167, et surtout Roberts et Roberts, 1996, pp. 117-149. Dans cette dernière publication figurent également plusieurs belles photos en couleurs de Mary Nooter Roberts prises lors de ses recherches de terrain en 1987-89.
Remerciements
Cet article est basé en partie sur des recherches effectuées dans des musées, dans des archives et sur le terrain en préparation de notre thèse de doctorat (Université de Gand, Belgique, 1997), qui ont été possibles grâce au soutien généreux du Fonds de la Recherche Scientifique - Flandres (F.W.O.). Nous sommes reconnaissants d'avoir reçu des bourses postdoctorales du Metropolitan Museum of Art de New York, en 1997-98, et de la Belgian American Educational Foundation (B.A.E.F.). en 1998-99. qui nous ont permis d'effectuer des recherches complémentaires et de rédiger cette étude dans les meilleures conditions. Nous tenons à remercier Emilie de Thonel d'Orgeix pour sa relecture de notre manuscrit. Enfin, nous exprimons notre gratitude aux personnes et institutions qui nous ont autorisé à reproduire des objets de leurs collections

Fin
 
 


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